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Corbellari on Warren (2010)

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Review: 

Warren, Michelle R. Creole Medievalism: Colonial France and Joseph Bédier’s Middle Ages. Minneapolis: University of Minnesota Press, 2010. Pp. 379. ISBN: 978-0-8166-6525-9

Alain Corbellari, Universités de Lausanne et de Neuchâtel

Si la figure de Gaston Paris reste assez consensuelle parmi les historiens des études médiévales, celle de Joseph Bédier, en revanche, déchaîne toujours les passions. L’esprit polémique de Bédier lui a valu de son vivant déjà de farouches opposants et on peut gager que l’ouvrage de Michelle Warren ne fera qu’amplifier les discussions déjà vives sur le nationalisme de Bédier. Si le signataire de ces lignes, auteur de la première biographie scientifique de Bédier, pourrait être accusé d’être juge et partie dans ce débat, il se réjouit cependant de se sentir un peu moins seul à s’intéresser à ce très grand médiéviste.

Le point de vue de Warren sur le nationalisme de Bédier s’articule sur les théories “post-coloniales.” Le terme “créole” du titre pourrait prêter à confusion, mais l’équivoque est vite dissipée par la préface: un médiévalisme créole n’est en effet en rien un médiévalisme métissé; c’est au contraire, conformément au sens du mot “créole” que se sont approprié les colons venus de la métropole, une vision hyper-centralisatrice de la culture qui a intériorisé les normes d’une civilisation tendant à faire dépendre d’elle tout ce qui lui est extérieur. Remontant patiemment tous les fils reliant Bédier à l’île de la Réunion où il passa toute sa jeunesse, Warren démontre que les théories bédiéristes peuvent s’expliquer par le désir d’exalter la France comme terre mère de la littérature occidentale. La trajectoire de l’érudit est à cet égard exemplaire, puisque sa vie (1864–1938) couvre la quasi-totalité de la Troisième République, régime qui vit l’apogée de l’expansion coloniale de la France, et dont Bédier fut l’un des plus grands commis: président de l’Alliance française et de la Fondation Singer-Polignac, administrateur du Collège de France, membre de l’Académie française, on trouvera difficilement intellectuel plus représentatif de cette période. Or, pour Warren, ses origines créoles sont essentielles pour expliquer son identification totale à la politique coloniale (dans tous les sens du terme) de la France. L’auteure commence ainsi par se livrer à de passionnantes analyses des diverses expositions internationales et coloniales que Bédier a pu voir à Paris. Warren passe ensuite en revue la vie de Bédier, qu’elle voit peut-être trop déchirée—ce qui serait selon elle “typiquement créole”—entre des postulations politiques contradictoires. En réalité, Bédier commence par être dreyfusard, sous l’influence de ses maîtres (Gaston Paris, Paul Meyer) et de ses amis (Lucien Herr); et les amitiés de droite ne se manifestent qu’après la Grande Guerre. Cela dit, Warren apporte sur les sympathies de Bédier pour Maurras des éléments importants.

L’analyse des travaux de Bédier sous l’angle créole est convaincante même s’il reste clair que cette lecture ne saurait rendre compte de toutes les déterminations du travail du philologue. Mais la pertinence du point de vue de Warren se remarque en particulier lorsqu’elle analyse le récit par lequel Bédier déconstruit toute possibilité de retrouver l’origine des contes: Warren rappelle en effet opportunément que le conte entendu par Bédier sur un paquebot de l’Océan indien n’était pas n’importe quel conte, mais bien l’un de “ses” fabliaux et, donc, que la loi de l’origine introuvable connaissait peut-être une exception lorsque le conte était… français!

Mais le chapitre le plus passionnant est sans doute celui consacré à La Chanson de Roland: l’auteure y démontre à la fois que la traduction de Bédier offre des traces de partis pris nationalistes plus importants que je ne le prétendais dans mon article de la Vox Romanica 1997 (“Traduire ou ne pas traduire: le dilemme de Bédier”) et que le texte médiéval lui-même est loin de présenter l’aspect manichéen qu’on lui prête parfois: cette étude sur la circulation des objets dans La Chanson de Roland et sur la nécessité d’oublier Roncevaux plutôt que de l’exalter pour fonder la communauté nationale est l’un des exemples les plus pertinents qui soient d’une application (a priori problématique!) du concept de “post-colonialisme” à une littérature “pré-coloniale.”

Le dernier chapitre, étudiant la fortune de Bédier et de son souvenir en France et à la Réunion, est un peu plus anecdotique, mais non moins original: Warren y utilise des données recueillies lors d’un séjour dans l’Océan indien, et l’aspect mitigé de ses conclusions reste essentiellement dû à la visibilité aujourd’hui finalement assez médiocre de Bédier dans l’île de son enfance. Le travail extrêmement fouillé et soigneux de Warren se mesure enfin à l’ampleur de sa bibliographie. Tant du point de vue théorique que documentaire, cet ouvrage fait donc progresser notre connaissance de l’histoire des études médiévales.

Volume: 
43.3-4
Year:


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