Lancereau on Lachat (2023)
Lachat, Jacob. Le passé sous les yeux: Chateaubriand et l’écriture de l’histoire. Librairie Vrin, 2023, pp 335, ISBN 978-2-7116-3087-5
Lorsque Chateaubriand s’occupe d’histoire, il semble qu’en sa prose se mire l’ensemble de ce que sera le dix-neuvième siècle historien et de ce qu’a été le dix-huitième siècle savant et philosophique. Ce sentiment s’impose à la lecture de l’ouvrage de Jacob Lachat, qui relève le défi d’extirper des écrits de Chateaubriand tout ce qui a trait à l’histoire—autrement dit, à des passés enterrés, un présent tumultueux et des futurs plus incertains que jamais. Armé d’une analyse aussi systématique qu’éclairante, ainsi que d’une plume soignée dont on sent le plaisir qu’elle a pu avoir à côtoyer celle de son héros, l’auteur organise son impressionnant itinéraire—de l’Essai sur les Révolutions aux Mémoires d’outre-tombe—autour d’une série de dossiers thématiques, de la composition historique sous forme de “tableaux” ou de peintures de mœurs à la tension entre érudition et imagination, en passant par les enjeux politiques et intellectuels de l’écriture de l’histoire sous la Restauration et la monarchie de Juillet.
Des principes de méthode avancés par l’auteur, nous en retiendrons deux. Là où l’histoire de l’historiographie du dix-neuvième siècle persiste à considérer le livre d’histoire comme la source suprême de ses recherches, ignorant que l’histoire s’écrivait aussi à la tribune, dans des “notes” et “variétés,” mais aussi en vers, sur la scène, dans des tracts et de l’imagerie populaire, l’auteur a été infiniment mieux avisé de ne pas distinguer a priori les divers types d’écrits dans lesquels Chateaubriand a injecté ses vues historiques. Faisant feu de tout bois, sa plongée dans les pratiques concrètes de son auteur démontre par l’exemple la pauvreté des analyses qui prétendent saisir l’esprit historien d’une époque à partir d’une poignée de déclarations d’intentions, manifestes épistémologiques et autres préfaces justificatrices.
Si l’ouvrage laisse un regret, c’est celui de ne pas le voir tirer davantage l’analyse vers l’aval. Les écrits de Chateaubriand sont impeccablement rapportés à ceux de ses contemporains et de ses prédécesseurs immédiats, sans que l’on perçoive à quel point les hésitations propres aux prodromes de l’histoire savante se sont maintenues tout au long du dix-neuvième siècle, voire jusqu’à nos jours. Les écrits historiques prétendant à l’impartialité, hostiles par principe à “l’esprit de système” (234), mais reconnaissant en même temps à l’historien le “droit d’idéaliser,” comme le disait Guizot (108) et, surtout, celui de juger, n’ont pas disparu avec la mort de Chateaubriand. Par ailleurs, la justification de ce dernier face aux reproches empiriques adressés à ses essais historiques aurait pu être admise par nombre de ses successeurs: les historiens des Annales auraient sans doute souscrit à l’idée qu’une œuvre historique est plus vraie lorsqu’elle saisit correctement l’esprit d’un temps passé que lorsque ses notes de bas de page sont irréprochables. Enfin, l’effet de réel que cultivait Chateaubriand en cousant dans sa propre prose des formules tirées des sources primaires n’est pas qu’un trait du premier dix-neuvième siècle, comme ne l’est pas non plus sa tendance à privilégier le “tableau pittoresque” au style asséchant et aux définitions abstraites de la “science” (78).
L’ouvrage met au premier plan deux enjeux centraux de cette expérience d’écriture : ceux de l’imagination et de la subjectivité de l’historien. On sait d’une part que l’histoire savante est née d’un combat contre les historiens accusés de “meubler” les silences de l’archive par les ressources de l’imagination—c’est bien ce que, selon Sainte-Beuve, Chateaubriand ferait “dans cette poétique histoire: il supprime les intervalles” (100). Or, il suffit de se faire la moindre image mentale d’un fait passé pour que cette irréductible faculté, l’unique organe de la “vision” des choses mortes, soit à l’œuvre. En revanche, il n’est pas certain qu’aller “chercher des images” (110) sur le terrain, comme le faisait Chateaubriand, ou encore se laisser aller à la rêverie, la contemplation libre ou la “mélancolie” pour se donner une image de l’esprit des “premiers hommes” (115, 125) soit la meilleure nourriture que l’on puisse offrir à l’imagination. C’est là peut-être toute la différence entre une imagination qui supplée au silence et une autre qui décuple les faits connaissables. L’imagination ne perd rien à l’érudition. L’imagination la plus riche, la plus poétesse même, est peut-être au contraire l’imagination philologue, ce que Chateaubriand n’a jamais voulu voir ou savoir.
Le problème de l’écriture historique de Chateaubriand tient à ce qu’il en est le garant en dernier ressort. Son érudition? Il faut la croire sur parole. Sa critique? Il la donne lui-même en relisant d’un œil sévère ses écrits antérieurs. Son regard? Toute sa valeur vient de sa position de “dernier historien” à la frontière de deux mondes fracturés (148, 197), de son expérience d’homme dépassé, mais forcé de “se résoudre à être de son temps” (193)—en un mot: de son existence individuelle, qu’il a passée tout entière à se justifier. Il n’est effectivement d’autre option que de se justifier sans cesse dès lors que le critère de validité des idées de Chateaubriand est Chateaubriand lui-même. Ses présupposés alors ne sont plus des choix d’écriture, mais des conditions. Si Chateaubriand n’est plus ce nécrologue génial, posé à la charnière d’époques à l’agonie et d’autres poignant à l’horizon, son pari ne tient plus. Aussi a-t-il besoin que les époques passées soient définitivement mortes pour pouvoir s’afficher comme la dernière pythie de ces mânes et leur offrir un geste de sépulture—ce qui l’oblige notamment à négliger les permanences de l’Ancien Régime dans la société postrévolutionnaire.
Ici réside peut-être l’insuffisance majeure d’une écriture de l’histoire garantie par la seule personnalité du sujet de l’écriture: la nécessité de plier l’ensemble du réel à l’idée du réel dont il a lui-même besoin pour être ce qu’il a résolu d’être. On en finit ainsi par se demander si, pour reprendre l’une des formules les plus éclairantes de l’ouvrage, “son écriture oscillait entre un souci d’objectivation de l’histoire et un effort de subjectivation dans l’histoire” (54), ou si Chateaubriand n’était pas, au fond, un historien dont tout l’effort d’objectivation reposait in fine sur sa propre subjectivation, tout en étant de ce type de sujet qui ne parvient à se subjectiviser que par le truchement de l’objectivation historique.
