Weber on Illouz (2024)
Illouz, Jean-Nicolas. Mallarmé entre les arts. PU de Rennes, 2024, pp. 251, ISBN 978-2-7535-9539-2
Stéphane Mallarmé est connu pour avoir cultivé des amitiés artistiques significatives dès son retour à Paris en 1871, sans pour autant s’être rallié à une école ou un mouvement particulier. Dans Mallarmé entre les arts, Jean-Nicolas Illouz entreprend d’étudier les rencontres auxquelles cette disposition singulière de Mallarmé au dialogue a donné lieu. L’ouvrage documente ainsi les collaborations de Mallarmé avec Manet ou Redon sur l’édition de certains poèmes, sa participation aux photographies de Degas ou la manière dont il contribue aux tableaux sociaux de Raffaëlli, pour ne citer que quelques-uns des “instantané[s]”(9) qui font apparaître, au fil de pages richement illustrées, plusieurs aspects du champ littéraire et artistique de la France du Second Empire et de la Troisième République. L’auteur ne se contente toutefois pas de documenter les amitiés artistiques de Mallarmé mais élabore surtout, d’un chapitre à l’autre, une réflexion soutenue sur la manière dont Mallarmé a repensé, pendant ces trois décennies, le mode de rencontre entre les arts comme “un hymen à distance qui unit les arts en les séparant” (12), faisant ainsi concurrence au paradigme wagnérien d'une synthèse totalisante fondée sur la musique.
Au cours des dix chapitres dont se compose l’ouvrage, on est frappé par la diversité des formes que prend le dialogue entre Mallarmé et les artistes de son temps. S’il est bien sûr question des célèbres portraits de Mallarmé par Whistler, Manet ou Gauguin, et de leurs interprétations distinctes de la marque que la poétique mallarméenne aura laissée dans l'art moderne, l’ouvrage accorde aussi une importance prépondérante au genre du livre d'artiste, ou “livre de dialogue entre poète et peintre” (25), un genre que Mallarmé et Manet inventent à l’occasion de l’édition du poème L'Après-midi d'un faune en 1876. L’auteur insiste sur la manière dont le dialogue entre texte et peinture dépasse le modèle du livre illustré dans la mesure où les peintures figuratives de Manet accompagnent le poème sur un mode quasi-musical, “en faisant jouer la différence des arts” (30). Lorsque l’ouvrage se focalise sur les illustrations d’Odilon Redon en vue d’une édition du Coup de dés qui n’aura jamais lieu, c’est aussi pour souligner la singularité du dialogue entre espace typographique (noir sur blanc) et lithographique (blanc sur noir) envisagé par l’artiste symboliste. Les gravures de Redon, de par leur foisonnement d’“images-fantômes”(100), font alors ressortir le caractère instable, en devenir, des images du poème de Mallarmé, sur un mode tout à fait distinct de l’enchevêtrement musical. Les écrits de Mallarmé ne se situent toutefois pas toujours au centre du dialogue. C’est parfois le poète qui contribue à la production livresque d’un peintre comme c’est le cas des Types de la Rue de Raffaëlli, où Mallarmé est invité à ajouter des quatrains à ses dessins de types sociaux. Illouz souligne alors la tonalité plus ironique qui affecte le dialogue entre poésie et peinture: les vers du poète interviennent souvent pour rompre l’illusion référentielle installée par le tableau social. Dans tous les cas, le dialogue tel que Mallarmé l’envisage contribue à assurer l'autonomie réciproque du texte et de l'image selon Illouz, faisant du livre le réceptacle de leur union et de leur espacement.
À mesure que ce paradigme d’un hymen entre les arts se dessine, l’auteur fait aussi valoir dans des chapitres très riches de l’ouvrage les liens de solidarité qui se nouent entre la poétique de Mallarmé et l'esthétique d'artistes d'écoles distinctes (Morisot, Vuillard, Whistler, Gauguin), tous impliqués de façons diverses dans l’approfondissement d’une même crise de la représentation. Dans un beau chapitre sur les rapports de Mallarmé à l’impressionnisme notamment, Illouz montre comment le bouleversement de la lecture ordinaire par les jeux de la syntaxe dans le poème en prose mallarméen fait écho au “déconditionnement” (11) du regard dans le tableau impressionniste. Le sujet représenté disparaît pour dévoiler le principe de l’art: la lumière dans la peinture et le langage dans le poème. Dans le chapitre quatre, consacré au peintre post-impressionniste Édouard Vuillard, Illouz recourt également à une comparaison éclairante entre les intérieurs de Vuillard et de Mallarmé, où l’évocation du lieu se fait par des accords presque musicaux entre les couleurs (chez Vuillard) et les mots (chez Mallarmé), une saturation visuelle et sonore qui “procède de l’intuition d'un vide central” (140). Dans sa lecture des Nocturnes de Whistler au chapitre sept, c’est l’émergence d’une esthétique abstraite, tendue vers la négation du visible, que l’auteur considère commune à la poétique de Mallarmé. Ainsi, l’ouvrage d’Illouz permet de souligner la manière dont le regard de Mallarmé, attaché plus que tout aux manifestations de la crise de la représentation, fédère des démarches artistiques souvent opposées les unes aux autres.
Finalement, comme Illouz l’annonce en prélude, son ouvrage considère aussi, au-delà des trois dernières décennies du XIXe siècle, l’impact de Mallarmé sur l’art contemporain. Alors que l'interprétation de L’Après-midi d'un faune par Debussy fait déjà l’objet d’une analyse dans le premier chapitre, Illouz expose en détails, dans la dernière partie de son ouvrage, comment l’œuvre musicale de Pierre Boulez est informée par ses lectures de Mallarmé. La Troisième sonate se présente notamment comme une partition ouverte dont les sections peuvent s’agencer de différentes manières selon les choix de l’interprète, de même que Le Coup de dés, de par l’expansion spatiale des mots sur la page et les variations typographiques, se prête à des parcours de lecture multiples. Lorsque Boulez met en musique des sonnets de Mallarmé dans les Improvisations, il cherche aussi à accentuer la disjonction entre son et sens qui affecte déjà l’alexandrin desserré de Mallarmé. S’il se penche de près sur les usages de Mallarmé dans l’art contemporain, Illouz n’en demeure pas moins attentif aux détournements significatifs qu’ils occasionnent. Ainsi, lorsque les artistes contemporains Marcel Broodthaers et Michalis Pichler transforment Le Coup de dés en une image aux mots raturés ou en partition de piano mécanique, tout rapport au signifiant s’éclipse et l'œuvre cesse d’être le lieu d’un hymen entre les arts tel que l’avait conçu Mallarmé.
Mallarmé entre les arts propose une réflexion stimulante sur les rencontres artistiques de Mallarmé. Tout en multipliant les angles d’approche (peinture, musique, photographie, danse) l’ouvrage de Jean-Nicolas Illouz invite à prendre la mesure du legs singulier que la poétique mallarméenne a transmis à l’art moderne et contemporain. La clarté et l’ingéniosité des lectures proches, ainsi que le choix judicieux des reproductions qui accompagnent le texte, en font un outil critique précieux pour toute personne qui s’intéresse aux révolutions artistiques de la deuxième partie du XIXe siècle.
