Jouin on Duverne (2024)
Duverne, Céline. Poètes, poésie et poéticité dans l’œuvre d’Honoré de Balzac. Droz, 2024, pp. 348, SBN: 978-2-600-06512-2
Dans Poètes, poésie et poéticité dans l’œuvre d’Honoré de Balzac, Céline Duverne fait le pari audacieux et original de montrer que la poéticité a “un pouvoir de pensitivité” dans la prose balzacienne, qu’elle innerve tout entière (393). Articulant lectures analytiques, approche stylistique, perspectives génétique et sociogénétique, et surtout une analyse socio-poétique et sociocritique de la création et de la réception balzacienne, Duverne nous invite ainsi à réévaluer la pratique romanesque de Balzac sous le prisme du croisement “de l’enthousiasme poétique, hérité des romantiques de 1820, et de l’esprit journalistique de 1830” (Vaillant cité par Duverne, 19) et, donc, à voir en Balzac un artisan qui utilise le roman comme “une puissante colonne vertébrale pour repenser la poéticité à l’aune d’une modernité transgénérique” (278).
Dans l’introduction, Duverne s’appuie sur les travaux de Jean Cohen, Roman Jakobson, Tzvetan Todorov et Michel Sandras pour définir brièvement le concept clé de poéticité “non comme une réalité intangible mais comme une fiction théorique intuitivement présente dans l’inconscient collectif” (13). La poéticité permettrait donc d’identifier un imaginaire, des procédés et des textes ayant des liens forts avec le genre poétique dans La Comédie humaine. La complexité du sujet invite Duverne à poser des jalons théoriques complémentaires dans une seconde introduction, intitulée “Prolégomènes.” Duverne décrit ainsi l’évolution des sens de “poète” dans l’œuvre de Balzac: d’abord synonyme d’“artiste” et de “génie” (32); puis “cygne” dont le chant signale les ravages causés par une excessive activité spirituelle; enfin, différent du simple versificateur, le poète résiste à la “médiocratie” d’une société bourgeoise représentée et s’exprimant par la prose (39). Duverne rappelle enfin la vocation originelle de Balzac pour la poésie, mais aussi ses échecs de poète. Elle lit alors La Comédie humaine comme une revanche de l’écrivain qui n’exclut pas la poésie du roman, mais qui, au contraire, s’en sert comme d’un modèle matriciel.
La première partie examine comment Balzac a d’abord pratiqué le vers, puis la prose poétique. À travers des lectures comparatives des poèmes de Balzac et d’autres auteurs, et des études d’autres textes de Balzac, le chapitre un souligne l’influence des poètes romantiques Chateaubriand, Chénier, Constant, Delille, Desbordes-Valmore, Hugo, Lamartine, Lasailly, Nodier, Rousseau, et Stendhal sur le romancier. Néanmoins, Duverne voit aussi dans la pratique des formes dramaturgiques et du poème satirique par Balzac un signe de sa “résistance intuitive au romantisme contemplatif,” préférant en effet la littérature des “idées” (90). Le chapitre deux montre comment la prose poétique, notamment dans le paysage-état d’âme et le portrait, permet à Balzac et aux écrivains romantiques Lamartine, Hugo, Vigny et Musset “de tirer parti de sa plasticité temporelle et de son ouverture à l’analyse pour offrir à leurs rêveries une extension plus vaste” (117). Cette section convaincante montre donc que le roman balzacien résulte en partie d’une réflexion originelle sur la poésie, tout en suggérant la dimension profondément heuristique de La Comédie humaine.
La deuxième partie étudie comment Balzac brave le complexe de poésie. Adoptant une perspective génétique, Duverne affirme que Balzac sublime sa faille originelle de poète incompris qui défend “une vision très personnelle de la poésie” (173) en “prophétisant dans ses romans la mort du poème” et en érigeant le prosaïsme en “valeur esthétique,” que l’on devine, sous la plume de Duverne, poétique (173). Le chapitre trois souligne la mauvaise réception du style et des vers balzaciens à son époque, et, inversement, montre un Balzac critique “sans concession des poètes contemporains” (202). Cette perspective présente indirectement la carrière romanesque de Balzac comme le résultat d’une blessure psychologique plutôt que comme un choix littéraire pensé, une hypothèse discutable. Dans le chapitre quatre, Duverne affirme que Balzac utilise le roman pour “démanteler l’édifice poétique” (230). Elle explique comment Balzac fait déchoir le “poète prophète inspiré” du romantisme soit au rang de “créateur aliéné” à des intérêts capitalistes, soit à celui de créateur non productif (242). Cette partie montre donc que Balzac opère un revirement dans le jugement esthétique des genres littéraires. Ainsi, selon Duverne, “En le chargeant de tous les maux, Balzac fait du tandem poète/muse l’emblème d’un rapport perverti au fait littéraire, et rabat le romanesque du côté de la poésie pour investir, a contrario, ses romans d’une plus noble mission” (266). Le roman, en effet, se caractérise par le “dire vrai” (276).
La troisième partie, la plus convaincante, analyse comment Balzac réinvente la poésie. Partant du principe que “le roman substitue la connaissance à la transcendance, la complétude à l’unité” (281), Duverne affirme que la poésie obéit à une “vocation herméneutique” et est ainsi traitée par Balzac comme un “paradigme signifiant pour problématiser la modernité” (282). Dans le chapitre cinq, Duverne propose le concept d’“effet-poésie,” qui désigne un phénomène à la croisée de l’effet “déterminé par le texte” et de la “réception” de cet effet par le “destinataire” (285). Ainsi, Balzac utiliserait la poésie comme “principe disruptif” au sein d’une prose “tentée de faire système” dans un but ludique, principalement à des fins de satire. Duverne démontre enfin que la pratique journalistique a permis une mutation du genre en une “prosaïsation esthético-morale de la poésie” (378), grâce à “l’expérimentation de nouvelles formes-frontières à travers la chronique” (386), en particulier le poème en prose. Celle-ci permettrait à Balzac de penser la modernité, notamment à travers la représentation de l’“immixtion” (374) des contraires, comme le laid et le beau, qui, selon lui, la caractérisent. En renouvelant la poésie dans le roman, Balzac, selon Duverne, annonce donc Baudelaire.
Cette étude éclairante présente néanmoins trois faiblesses majeures qui limitent parfois la force de son argument. La principale est un dialogue insuffisant avec la théorie du roman. Bien qu’elle fasse référence à Mikhaïl Bakhtine, Duverne ne convoque dans son texte aucune des études fondamentales sur le roman de Georg Lukács, Ian Watt, Franco Moretti, Michael Schmidt et Guido Mazzoni. Par conséquent, Duverne ne replace pas l’emprunt du roman balzacien aux autres genres littéraires et sa quête de vérité dans la perspective d’une pratique romanesque plus large. La deuxième limite provient d’une terminologie parfois floue. Duverne définit à peine le concept pourtant central de “poéticité,” ou celui d’“effet-poésie,” expliqué en deux phrases (284). Ainsi, “poéticité” semble synonyme de “style.” Duverne semble également adopter une conception quelque peu hiérarchisante des genres littéraires. Elle a tendance à nommer “poéticité” toute manifestation du style, y compris la métaphore, dont la poésie n’a pas le monopole, et emploie, à plusieurs reprises, des expressions malheureuses pour désigner le roman et la prose, comme le nom “tourbe” (160, 392). En dépit de ces limites, l’étude de Duverne se démarque par l’originalité de son sujet, ses analyses de l’ensemble de l’œuvre balzacienne, et ses excellentes lectures analytiques, nous invitant ainsi à réétudier Balzac en vue d’un décloisonnement des genres littéraires bien nécessaire au vingt-et-unième siècle.
