Taminiaux on Thériault (2025)

Thériault, Patrick.  Le Tout Dernier Baudelaire: bouffon, baroque, Belgique. Hermann, 2025, pp. 237, ISBN: 979-1-0370-4365-8

L’ouvrage de Patrick Thériault, Le Tout Dernier Baudelaire: bouffon, baroque, Belgique, se penche sur les écrits du poète consacrés à la Belgique, en particulier son projet inachevé La Belgique déshabillée. Il élabore une réflexion pointue et bien documentée sur un aspect relativement méconnu de son œuvre. Cet ouvrage est divisé en trois grandes parties thématiques: la première traite du bouffon belge, la seconde de Baudelaire prophète de la fin et pamphlétaire d’avenir, et la troisième de l’indifférence de l’autre et de l’indifférenciation du moi.  

L’auteur se fait en quelque sorte ici l’avocat du diable. Il s’efforce en effet d’accorder une importance certaine à ces écrits mineurs et parvient à convaincre le lecteur de celle-ci, en tout cas du point de vue biographique. Son analyse érudite et attentive aux moindres détails du discours baudelairien sur la Belgique doit dès lors être appréciée et reconnue comme utile à toute critique académique sérieuse de l’œuvre du poète. 

L’auteur aborde ces écrits du poète sur la Belgique en explorant avant tout le thème de la bouffonnerie. Celle-ci renvoie inévitablement à un parti-pris caricatural, c’est-à-dire à une volonté d’exagérer les travers et les vices du sujet dont on parle. 

Dans le cas de la Belgique, Baudelaire critiqua ainsi d’abord le bourgeois belge, figure emblématique selon lui de la bêtise, de la grossièreté et de l’inculture. Une telle critique possédait certes une forme de pertinence. Je me demande cependant si de telles caractéristiques négatives ne se retrouvaient pas à la même époque chez des bourgeois appartenant à d’autres sociétés européennes.

En d’autres termes, Baudelaire projeta sur la Belgique sa haine viscérale de la bourgeoisie et des classes dominantes de son époque. Le choix du ridicule, en ce sens, trahissait un dégoût sans retenue du monde. Ces sentiments se trouvaient déjà dans sa poésie, mais ils étaient alors transcendés par une forme de lyrisme et de mélancolies conjugués.

Par contraste, ni le lyrisme ni la mélancolie ne sont présents dans ses écrits sur la Belgique. C’est ce qui constitue les limites de ceux-ci. La seule caricature, en effet, ne peut fonder une œuvre littéraire digne de ce nom. Elle ressort en réalité de la culture populaire, en particulier de la presse à gros tirage et fleurissait ainsi en France au milieu du XIXe siècle. 

À ce sujet, l’auteur développe judicieusement le concept d’hyperbole, qui implique un grossissement délibéré et systématique de certains traits dans un but radicalement critique. Une telle dimension caricaturale se retrouve dans les écrits sur l’art de Baudelaire, et plus particulièrement, dans son essai intitulé Le Public moderne et la photographie. 

Dans celui-ci, en effet, le poète se livra à une diatribe contre les masses de son époque, coupables selon lui de pratiquer le culte de l’image purement réaliste telle qu’elle s’incarnait dans le Daguerréotype. Il stigmatisa ainsi le manque de goût et de raffinement du public qui avait dans ce cas précis succombé à une simple mode. Il s’agissait alors de caricaturer à la fois la photographie comme médium par excellence de la reproduction de la réalité et ses adorateurs. 

Le thème de la bêtise est à cet égard une constante de l’œuvre de Baudelaire : on la retrouve sans équivoque possible dans ses écrits sur la Belgique, en particulier dans ses Épigrammes. Mais celle-ci ne traduit pas que la dénonciation d’une insuffisance intellectuelle : elle témoigne chez le poète, comme le précise bien l’auteur, d’une fascination irrésistible pour l’abject et le mal. 

Dans cette perspective, la bouffonnerie reflète “un grotesque non plus supérieur, mais radicalement inférieur, infernal” (Thériault, 78-79). On peut parler en ce sens d’une anthropologie purement négative, car ne cherchant pas à comprendre véritablement l’autre culturel, à le saisir dans sa différence ou son identité propres, mais seulement à le rejeter totalement. Baudelaire parle ainsi de la Belgique comme d’un “bâton merdeux,” recourant à l’insulte pour illustrer son propos. 

Comme le dit l’auteur, il s’agit pour Baudelaire de décrire des impressions et des réactions épidermiques issues d’un “voyage en Barbarie.” Le “bon haïsseur,” comme Thériault l’explique, supplante ainsi le Dandy, figure baudelairienne par excellence. Ce dernier, en effet, est avant tout un amoureux des formes et de l’élégance: son détachement de la masse, dans cette optique, porte encore en lui des vertus indiscutables. 

On l’aura compris: le tout dernier Baudelaire fut loin d’être le meilleur Baudelaire. Il ne constitua pas un testament littéraire, mais plutôt une expression brute de fiel et de colère née du ressentiment et de l’amertume. Les Épigrammes cités ici apparaissent ainsi d’une grande médiocrité d’un point de vue purement stylistique. 

Le regard sur l’autre repose en outre sur une série de sarcasmes et de moqueries qui devinrent ensuite une tradition dans la culture française populaire, celle des blagues belges. Il n’échappe pas au piège des stéréotypes et des généralités et ne possède en ce sens que peu de qualités didactiques.  

Les pages les plus discutables du livre sont celles où l’auteur établit un rapprochement entre la verve pamphlétaire antimoderne de Baudelaire et celle d’Édouard Drumont. Ce dernier fut une figure fondatrice de l’antisémitisme français à la fin du XIXe siècle. Mais comme le souligne lui-même l’auteur, une telle fièvre raciste n’apparait pas dans les textes que Baudelaire consacre à la Belgique. 

Les passages les plus intéressants de ce livre se trouvent par contraste dans sa dernière partie. Il y est question de l’attrait de Baudelaire pour des villes de province comme Malines et Namur. Celui-ci est suscité avant tout par son goût du baroque qui lui procure une joie presque enfantine d’inspiration religieuse. Le nihilisme ou négativisme de Baudelaire concernant la Belgique s’efface alors ici comme par enchantement pour faire place à une spiritualité profonde et beaucoup plus féconde pour la compréhension de la culture belge et de son histoire qu’une simple attitude bilieuse. 

Pierre Taminiaux
Georgetown University
54.3-4